PÉKIN – Le projet le plus audacieux pour atteindre les objectifs fixés par la COP 21 sur le climat vient de Chine. Les gouvernements de la planète se sont engagés, par l’accord de Paris, à maintenir le réchauffement climatique bien en dessous de 2° Celsius (3,6° Fahrenheit) par rapport au niveau pré-industriel. Le principal moyen d’y parvenir est de remplacer dans le monde, d’ici 2050, les carburants fossiles riches en carbone (charbon, pétrole et gaz naturel) utilisés comme sources d’énergie primaires par des énergies renouvelables décarbonées (éolien, solaire, hydro-électricité, géothermie, courants et marées, biomasse) et par l’énergie atomique. L’initiative chinoise d’interconnexion énergétique mondiale (Global Ernergy Interconnection – GEI) apporte une prodigieuse vision de ce qu’il est possible de faire pour parvenir à la transformation énergétique.

Peu de gouvernements ont pris la mesure de cette transformation. Les scientifiques qui travaillent sur le climat parlent de « budget carbone » – la quantité totale de gaz carbonique que l’humanité peut émettre dans les années à venir tout en maintenant le réchauffement global sous la barrière des deux degrés. Le budget carbone mondial à mi-parcours est actuellement estimé à 600 000 milliards de tonnes. L’humanité émet aujourd’hui 40 000 milliards de tonnes de CO2 par an, ce qui signifie que le monde doit progressivement éliminer les énergies fossiles avant le milieu du siècle, voire plus tôt, et les avoir totalement remplacées par des sources d’énergie primaire n’émettant plus de gaz carbonique.

Nous savons donc ce que nous devons faire. Aujourd’hui, l’électricité provient principalement de la combustion de charbon et de gaz naturel ; ces centrales thermiques doivent être progressivement supprimées et remplacées par une production électrique non carbonée, solaire, éolienne, hydraulique, nucléaire et autre. Aujourd’hui, les habitations sont essentiellement chauffées par des chaudières et des radiateurs alimentés au fioul et au gaz naturel ; ils doivent être remplacés par des appareils électriques. Aujourd’hui, les véhicules fonctionnent aux produits pétroliers ; ils doivent être remplacés par des véhicules électriques.

Les navires, les camions et les avions fonctionnent eux aussi aux produits pétroliers ; dans l’avenir, ils devront fonctionner avec des carburants synthétiques obtenus à partir de gaz carbonique recyclé et d’énergies renouvelables ou avec de l’hydrogène produit par des énergies renouvelables. Et les carburants fossiles qui alimentent la production industrielle, comme celle de l’acier, devront être remplacés par de l’électricité.

La réponse élémentaire est donc l’utilisation massive d’énergie décarbonée, plus particulièrement d’énergie renouvelable, notamment solaire ou éolienne, sous forme d’électricité. Le monde dispose en quantité suffisante de sources d’énergie décarbonée pour alimenter toute l’économie – incidemment une économie mondiale beaucoup plus développée qu’aujourd’hui.

Alimenter les agglomérations en énergie décarbonée constitue une étape clé du processus. Et c’est ici qu’intervient l’immense projet chinois. Au cours des dernières années, la Chine a dû répondre sur son territoire au défi de la transformation énergétique. C’est dans l’Ouest du pays que sont réunies les meilleures conditions pour produire de l’énergie renouvelable (notamment de l’électricité d’origine solaire et éolienne), or l’essentiel de la population chinoise et de la demande d’énergie sont concentrées sur la côte Pacifique (à l’est). La Chine a résolu le problème en construisant un énorme réseau de distribution, qui s’appuie sur des lignes à très haute tension (THT) minimisant la déperdition calorifique lors du transport. Les lignes THT sont efficaces et économiques pour transporter l’électricité sur de longues distances, et la Chine a réalisé dans ce domaine des avancées technologiques spectaculaires.

La Chine propose désormais de contribuer à l’approvisionnement électrique de toute la planète grâce à la construction d’un réseau mondial à très haute tension. Sur la planète comme en Chine, les plus fortes concentrations d’énergie renouvelable (les lieux les plus ensoleillés et les plus ventés) sont loin des endroits où vivent les populations. L’énergie solaire doit être transportée des déserts vers les centres démographiques. Le potentiel d’énergie éolienne lui aussi est souvent plus élevé dans des zones éloignées, notamment en mer. Les cours d’eau des régions montagneuses peu habitées recèlent quant à eux de formidables capacités hydro-électriques.

L’énergie renouvelable est intermittente, et c’est l’argument principal en faveur de la proposition chinoise d’un réseau d’ampleur mondiale. Le soleil ne brille que le jour, sans compter que la couverture nuageuse diurne est un obstacle entre l’énergie solaire et les panneaux photovoltaïques. De même, la force des vents varie. Si l’on relie toutes ces sources d’énergie, on peut en atténuer l’irrégularité. Lorsque les nuages diminuent l’énergie solaire quelque part, celle-ci ou l’énergie éolienne utilisée peuvent provenir d’ailleurs.

La Chine, qui voit grand, a créé l’Organisation pour le développement et la coopération mondiale en matière d’interconnexion énergétique (Global Energy Interconnexion Development and Cooperation Organization – GEIDCO), dans le but de réunir les gouvernements, les opérateurs de réseaux, les institutions de recherche, les banques de développement et les agences des Nations unies pour lancer un réseau mondial de distribution d’énergie renouvelable. Lors de sa réunion mondiale en mars, le GEIDCO a rassemblé des délégués venus de pays aussi différents que l’Argentine et l’Égypte pour travailler ensemble à la réalisation de ce réseau interconnecté d’énergie propre à l’échelle planétaire.

La Chine fait d’autres progrès. Le GEIDCO dispose de véritables moyens de recherche et développement pour des technologies indispensables comme le stockage à grande échelle, la superconductivité électrique et l’intelligence artificielle, laquelle permettra de gérer les immenses systèmes énergétiques interconnectés. L’Organisation propose aussi de nouvelles normes techniques internationales afin que les réseaux de distribution des différents pays puissent s’assembler en un système mondial intégré. La Chine investit par ailleurs massivement dans la recherche et le développement sur la production à bas prix d’énergie renouvelable, notamment dans le photovoltaïque de pointe et dans les formes d’utilisation finale, par exemple dans les véhicules électriques à hautes performances.

Les États-Unis et l’Union européenne devraient s’engager dans ce genre d’initiatives permettant de résoudre la question énergétique, et coopérer avec la Chine et d’autres pays pour accélérer la transition vers l’énergie décarbonée. Malheureusement, sous la présidence de Donald Trump, le gouvernement des États-Unis et ses agences de régulation sont entièrement tombés entre les mains des lobbies de l’énergie fossile, tandis que l’UE ne parvient pas trouver d’accords pour un abandon progressif du charbon avec les États membres qui en sont producteurs.

Ainsi la proposition chinoise d’interconnexion énergétique mondiale – fondée sur les énergies renouvelables, les lignes THT et un réseau « intelligent » rendu possible par l’intelligence artificielle – constitue-t-elle, à l’échelle mondiale, l’initiative la plus hardie et la plus enthousiasmante qu’ait jamais prise aucun gouvernement pour atteindre les objectifs fixés par l’accord de Paris sur le climat. C’est une stratégie à la hauteur du défi sans précédent de la transformation énergétique, auquel notre génération doit faire face.

Traduction François Boisivon