Voici sept mois, lorsque Marine le Pen, la candidate du Front national, menaçait de remporter l’élection présidentielle en France, l’Allemagne a craint pour l’avenir de son voisin. Mais après les élections fédérales allemandes, en septembre, la France ne s’est pas montrée particulièrement inquiète. Le parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD), malgré tous les gains qu’il a réalisés, n’est pas sur le point de parvenir au pouvoir. L’Allemagne, après tout, n’est pas l’Autriche.

Néanmoins, les élites françaises et allemandes ont trouvé une cause commune d’inquiétude : l’Allemagne pourrait s’avérer incapable de saisir la formidable opportunité créée par la victoire du président français Emmanuel Macron. Auparavant, le problème n’était pas que l’Allemagne fût trop forte, mais que la France était trop faible. Il n’est pas aujourd’hui que la France soit trop ambitieuse pour l’Europe, mais que l’Allemagne ne l’est pas assez.

Pendant des années, les Allemands se sont plaints que la France était incapable de se réformer, et qu’elle ne comprenait pas le sens du « fédéralisme » dans le contexte de l’Union européenne. C’est dans ce tableau que Macron est entré en scène, se présentant comme un président-philosophe militant. Il est en effet le disciple du philosophe français Paul Ricœur, et il parle de « souveraineté européenne » comme le philosophe allemand Jürgen Habermas parle de « citoyenneté européenne ».

Il sera difficile d’atteindre un équilibre harmonieux entre un président français à l’aube de son pouvoir et une chancelière allemande, Angela Merkel, qui semble au crépuscule du sien. Surtout, il faudra pour cela que l’Allemagne se montre à la hauteur de la nouvelle audace française.

Certes, les soupçons de l’Allemagne envers la consolidation du partage des risques dans la zone euro, qui semble découler du programme de Macron pour la réforme de l’UE, sont parfaitement compréhensibles. Les Allemands ont quelques raisons de craindre une version ravaudée du vieux refrain de l’UE : « L’Allemagne paiera. » Mais le différentiel d’enthousiasme entre les deux pays ne doit pas se transformer en précipice infranchissable.

Le Pen, durant la campagne des élections présidentielles françaises, eut souvent cette saillie : « Quels que soient les résultats des élections, la France sera gouvernée par une femme : ou moi, ou la chancelière allemande. » La boutade était spirituelle et provocatrice. Mais elle était trompeuse. Aujourd’hui, le Pen est bien partie pour n’être plus qu’un détail de l’histoire. Et si Merkel est toujours la sage cheffe d’État vers qui se tourne une bonne part de l’Europe en quête de direction, elle n’est plus en position de décider unilatéralement l’ordre du jour de l’UE.

Il est manifeste que la vie politique française et celle de l’Allemagne sont sur des trajectoire émotionnelles différentes. L’Allemagne est peu ou prou satisfaite d’elle-même et de sa place dans le monde. La décision de Merkel d’ouvrir les frontières du pays au plus fort de la crise des réfugiés a sûrement coûté des voix à la précédente coalition lors des élections de septembre. Mais, d’une façon générale, les Allemands ne sont guère pressés de revoir le statu quoeuropéen, qui s’est révélé si fructueux pour leur pays.

La France, en revanche, sent bien que c’est maintenant ou jamais que le changement doit arriver. Si la France et l’Europe remettent à demain ce qui doit être fait aujourd’hui, tout sera bientôt perdu. D’un point de vue français, l’histoire semble s’accélérer. Le Royaume-Uni est en train de négocier les termes de son retrait de l’Union européenne ; le parlement régional catalan vient de déclarer son indépendance à l’Espagne ; et le populisme est en pleine recrudescence en Europe centrale et orientale.

Si la France veut continuer de compter en Europe, elle doit mettre à profit le moment présent pour se réformer. Et si l’UE veut encore exister dans le monde, dès lors, surtout, que l’Amérique part à vau-l’eau, il lui faut remettre sur les rails l’intégration européenne.

C’est dans le domaine de la défense et de la sécurité que l’écart entre la France et l’Allemagne, en raisons d’une profonde différence culturelle entre les deux pays, est le plus accusé. Certes, la plupart des citoyens français ou allemands se considèrent européens, à la différence des citoyens du Royaume-Uni, qui s’estiment britanniques – voire anglais, irlandais, écossais ou gallois. C’est pourquoi les critiques allemandes ou françaises de l’UE portent généralement sur les performances de l’Union, tandis que celles des Britanniques sont souvent dirigées contre le projet européen lui-même.

En revanche, lorsqu’il s’agit de sécurité et de défense, ces affinités sont renversées : la France et la Grande-Bretagne ont des conceptions très proches, tandis que l’Allemagne, étant donné son histoire, s’est longtemps tenue à l’écart de tout activité militaire.

Bien sûr, les différences sont nombreuses entre la Grande-Bretagne et la France pour ce qui touche à leur engagement auprès des États-Unis et dans l’OTAN. Mais le Royaume-Uni, mortifié par l’attitude du président américain Donald Trump, a aussi pris quelque distance avec les États-Unis, alors même que la France de Macron esquissait une manière de rapprochement. À la différence de Macron, la Première ministre Theresa May n’est pas convaincue qu’elle puisse charmer Trump.

Le couple franco-allemand a longtemps été le pilier de la stabilité européenne. Avec la crise catalane qui s’aggrave et la résurgence des populistes européens, la relation bilatérale est plus importante que jamais.

Pour le dire simplement, Macron et Merkel représentent la démocratie libérale, fondée sur la raison et l’ouverture, en opposition à la vision populiste, incarnée par le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et par celui qui dirige de facto la Pologne, Jarosław Kaczyński. Depuis les élections autrichiennes et tchèques, qui ramènent l’Europe centrale vers ce qu’on pourrait appeler un empire austro-hongrois du populisme, l’Allemagne a tout autant intérêt que la France au succès de la réforme de l’UE. La balle, comme le disent les Américains, est dans le camp de Merkel.