Un vent d’optimisme souffle sur le ciel africain. Avec la signature des premiers accords de ciel ouvert d’Afrique (Single africain air transport market, SAATM), le continent vient de se doter d’un marché unique du transport aérien. Si seulement 23 pays sur les 54 que compte l’Afrique sont membres de ce pacte, ces nations comptent pour 80% du trafic intra-africain et réunissent une population de 670 millions de personnes.

Et les chiffres des retombées attendus donnent le vertige: déjà en 2014, quand la SAATM ne comptait que douze pays, une étude misait sur plus de 155 000 emplois créés dans l’aviation et le tourisme entre autres. 1,3 milliards $ de contribution au produit intérieur brut annuel de ces pays. Une hausse de 75% des correspondances directes. Une réduction de 25 à 35% des tarifs pour les passagers. Autant de raison de verser dans l’optimisme. “Le lancement du marché unique du transport aérien africain stimulera les investissements transfrontaliers dans les industries de production et de services, y compris le tourisme, qui ont permis la création de 300 000 emplois directs supplémentaires et de deux millions d’emplois indirects, contribuant à la croissance socio-économique du continent”, confiait ainsi à La Tribune Afrique, Amani Abou-Zeid, la commissaire en charge des infrastructures et de l’énergie à la Commission de l’Union africaine.

Le transport aérien africain peut donc enfin décoller serait-on tenté de dire.

Mais quand on résiste au chant des sirènes et qu’on analyse froidement la situation, une autre grille de lecture s’impose. Si l’Afrique compte pour moins de 20% de la population mondiale, la part des compagnies africaines dans le trafic mondial lui flirte avec les 3%. Ces compagnies sont dans leur gestions quotidiennes confrontées à une pléthore de difficultés. Au nombre de celles-ci, l’étroitesse des marchés locaux, l’ultra-protectionnisme des États africains qui freinent leur développement hors de leurs frontières naturelles, la faiblesse des investissements dans les flottes et les équipements, un management hasardeux, des taxes et des charges élevées, un manque de personnel qualifié…Autant d’obstacles qui font de l’aventure aéronautique africaine un parcours semé d’embûches.

Le libéralisme ou la malédiction des compagnies africaines

La liste des compagnies africaines qui se sont cassées les dents sur l’aventure du libéralisme est longue, et l’addition s’alourdit de jour en jour. Mais c’est principalement à l’international que la concurrence est la plus féroce et surtout, la plus destructrice.

Des compagnies africaines se sont ainsi brûlés les ailes, à l’image d’ECAir, entrée en liquidation il y a quelques jours en France, malgré ses accords de codeshares passés avec la compagnie aérienne Air France. La multiplication des dessertes non rentables et la mise en concurrence avec des compagnies plus solides ont progressivement drainé la compagnie congolaise de ses ressources. Même son de cloche pour la compagnie Camair-Co qui, en essayant de s’imposer depuis le très concurrentiel aéroport Charles-de-Gaulles Roissy à Paris, a progressivement accumulé les dettes jusqu’à devoir suspendre ses vols depuis Roissy, et donc l’Europe, en 2017.

Ce qui manque aux compagnies du continent? Une chance de grandir et de se développer, dans un climat peu compétitif et surtout équitable. C’est peut-être cette chance que vient tuer la SAATM, comme n’hésite pas à relever Ado Sanusi dirigeant de la société de conseil Aero Contractors. “Pour l’instant, il n’y a pas de règles du jeu équitables pour toutes les compagnies aériennes sur le continent”, résume-t-il.

Pour ce responsable la SAATM vient mondialiser le ciel africain avec les mêmes conséquences : le renforcement des compagnies les plus fortes au détriment des plus faibles. Et avec, la fin à quelques exceptions près du rêve de compagnies africaines prospères et développant une économie introvertie et forte. Comprenons bien qu’il ne s’agit pas ici de donner une prime à la mauvaise gestion et à l’inefficacité ou même dédouaner des compagnies qui dans bien des cas, se sont enfoncées elles-mêmes dans des crises, mais de voir dans quelles mesures permettre une croissance harmonieuse de ces compagnies, qui, parce que locales, sont plus à mêmes de contribuer à une croissance inclusive que ne le ferait des compagnies étrangères pour lesquelles le continent ne serait que le nouveau terrain de chasse.

Le Sénégal passe son tour

Ce raisonnement explique peut-être la réticence de certains pays à rejoindre l’accord et leur désir de chercher une troisième voie. Au nombre de ces pays, le Sénégal. En effet, Dakar, qui n’est pas signataire de la SAATM, préfère jouer cavalier seul. Il faut dire que le président sénégalais Macky Sall ne fait pas mystère de ses ambitions aériennes. L’inauguration de l’aéroport international Blaise Diagne en grandes pompes montre bien que le rêve du président sénégalais de transformer le pays en gigantesque hub est intact. Dès lors, pourquoi venir briser ce dernier avec une mise en concurrence entre pays d’Afrique et d’ailleurs, alors même que la toute jeune Air Senegal doit encore se renforcer?

Dakar, préférant la sécurité, a misé sur un partenariat bilatéral avec Orly qui promet d’être fructueux au vu du développement de la plateforme parisienne. Une sagesse dont certains États africains auraient bien fait de s’inspirer.